Bio / Démarche

 

Installée à Montréal depuis 1997, Karine Demers a fait des études en arts visuels et en aménagement intérieur. Elle se dirige ensuite vers d'autres domaines tout en continuant à créer de façon ponctuelle. Motivée par des intervenantes convaincues des bienfaits de l'art-thérapie, elle reprend la création afin de disposer d'un outil pour maîtriser un trouble de l'alimentation récurrent depuis l'enfance. Karine Demers intègre la pratique de l'art de manière intensive depuis 2013. Inspirée par le papier comme médium, c'est en le pliant en formes simples et en très grand nombre que ses pièces se construisent. Elle travaille le papier en s'inspirant de diverses techniques empruntées aux traditions de l'origami et de la mosaïque. La lumière, sous différents angles, ajoute des effets de profondeur sur le relief des pliages. 

Dans des compositions de formes nettes ou plus organiques, cette artiste fascine par la répétition d’éléments abstraits appelant à la simplicité et l’éloquence d’une approche méditative ancrée dans la complexité.

La contrainte de désordres d'habitude (TOC / obsessions d'ordre et de symétrie) et des troubles alimentaires, devenant force créatrice. L'art-thérapie permet à cette artiste de se libérer à travers une démarche esthétique s'inscrivant dans l'analyse de son identité intérieure, l'expression de ses émotions et l'affirmation de sa personnalité. Sa démarche est une réflexion sur un désir de mettre en scène la beauté dans la vulnérabilité de notre existence. Ses œuvres, présentées publiquement depuis 2015, suscitent curiosité et étonnement, tout en s’harmonisant à sa personnalité par le travail de patience, d'une vitalité créative, mais aussi par la délicatesse de certaines pièces.


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Karine Demers has lived and worked in Montreal since 1997 where she studied visual arts and interior design. In 2013 motivated by an Art Therapist she was referred to for a recurring nutritional condition she had been challenged with since childhood, Demers found that she could manage her wellness with the practice of this intense and meticulous art form. Inspired by paper as her chosen medium, the folding of simple geometric forms in large numbers are the foundation for these constructions. The forms are inspired by the techniques derived from traditional origami and mosaic. As daylight shifts shadows elongate and shorten effecting a kinetic quality to the work. With both straight edge and more organic abstract forms the repetitive and meditative presence endures as a point of fascination. Demers harnessed the constraints of Obsessive Compulsive Disorder in combination with the eating disorder to become a vital creative force. Art Therapy allowed the artist to liberate her interior identity, to express her emotions and to empower herself as a person. The resulting work is one of reflection on the desire to put into place the concept of finding beauty in the vulnerability of our existence. In this practice of great patience and delicacy, Demers first exhibited her work in 2015 to great interest. 

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Mais encore...(version longue!)


   

Ma démarche s’est composée de différentes phases : 1. La saturation de l’espace et les éléments cachés 2. L’architecture et le rythme de la vie 3. L’étude de l’effet de la lumière et la place de chaque élément. Cette exposition se situe dans la troisième phase. Elle me permettra de développer l’aspect de la lumière sur mes œuvres hybrides, entre le tableau et la sculpture, ainsi que l’étude de la composition, qui se raffine.

   

La saturation de l’espace et les éléments cachés. 

   

À l’origine, mon travail trouvait son impulsion dans un besoin d’occuper l’espace du tableau et dans l’action de « remplir ». Avec les Pliages 28-29-30 par exemple, l’espace est entièrement saturé, totalement couvert de pliages, ce qui est également le cas, à un moindre degré, avec les Maps. Le plein représente la production, la lourdeur et le caractère presque usiné. 

Occuper les mains et l’esprit (comme obstacle aux troubles alimentaires et compulsifs) se révèle directement dans l’œuvre, qui ne peut laisser de place pour des actions alternatives au remplissage. Avec le papier imprimé recyclé, j’ai également exploré l’idée de dissimuler de l’information visuelle. Une fois plié, c’est en effet plus des trois quarts du contenu qui disparaît dans les pliages et auquel le public n’a plus accès. Dans ces premières œuvres, beaucoup est ainsi caché, dont seul moi connais l’existence. C’est une sorte d’art éphémère et secret, qui n’est visible que dans la réalisation. 

L’art mémoire, avec son évocation du jardin secret, m’a attirée pour cette raison. Avec des œuvres pour lesquelles j’ai utilisé des papiers ayant un sens profond pour certains individus (tickets de stationnement d’une personne ayant eu de nombreux traitements pour le cancer Pliage « Jean-François » ou manifeste du Refus global reproduisant la silhouette du Mont-Saint-Hilaire «Pliage Kim « Chambre avec vue », je donne accès à quelque chose d’intime, mais seulement partiellement. Le pliage ne permet pas la complétude et certaines choses demeureront toujours cachées, à moins de détruire l’œuvre. Ce procédé est particulièrement visible dans les œuvres où le papier est disposé de manière très compacte (par exemple Mes écailles, Pliages 60 et 61)

   

L’architecture et le rythme de la vie. 

  

C’est en quittant presque totalement l’imprimé et les surfaces saturées que je sens que ma démarche est devenue plus tangible. Avec l’art, s’ils font toujours partie de la vie, mes troubles sont très bien contrôlés, et, en étant de mieux en mieux, j’apporte quelque chose de plus sain dans mon art. Il y a ainsi autre chose qui émerge, de plus en plus, parallèlement à l’aspect thérapeutique : le sens de la démarche.

D’abord, mes études et mon intérêt pour le design, l’architecture moderne (Bahaus, Frank Lloyd Wright) ou minimaliste (Tadao Ando) et les formes simples, dont le cercle, comme une cible, et le triangle, mon pliage de base (Mes écailles, Pliage 68, Architecture des forêts, Pliage 77, Pliage 78 et Pliages 81) J’ai envie d’amener une impression d’architecture et de jardins français, dont la plus claire expression est la production de quelques sculptures (dont Architecture, 75) (IMAGE 11). Je suis fascinée par l’épuration de la forme (« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique, de formes assemblées dans la lumière », Ando) et le délicat travail de calibrage. Refusant tout désordre dans l’œuvre, les formes définies et les volumes dosés sont ceux qui m’inspirent.

Je cherche aussi à jouer avec les formes et la géométrie et à alterner les vides et les pleins de manière à créer des pauses et des respirations, à l’image du rythme de la vie. Et pour cela, la polychromie de l’imprimé perd de son importance. J’adopte des couleurs qui ont une sorte de potentiel magnifiant pour moi : crème, noir, corail. L’absence de polychromie des papiers, et son niveau variable dans les œuvres elles-mêmes, est, elle aussi, une sorte de pause. 

Pour moi, il s’agit d’un tournant très important de laisser de la place au vide, aux espaces blancs, à la respiration. J’aime retrouver cette idée de répit de l’œuvre, qui amène une construction. Cette association avec la respiration, le corps et le fonctionnement de la vie laisse émerger un aspect humain dans des œuvres qui dénotent foncièrement une rigidité. Le vide est un moment de répit. Dans certaines d’entre elles, plus agressives, fermes, pointues ou saccadées (Architecture des forêts, Pliages 70-71), ce vide offre la possibilité de s’échapper. C’est le rythme naturel de la vie, qui s’impose de lui-même. Il s’agit de quelque chose qui ressemble à une séquence, à des suites, un peu comme de la musique. Le vide permet de quitter brièvement la production, de se laisser aller à être bien, d’affirmer le droit de ne pas être constamment en construction. 

J’ai décidé de pousser, dans certains petits formats (dont Small is beautiful/Le Cirque/diptyque), cette sorte de déconstruction minutieuse que permet le vide. Moins organisés et plus chaotiques, ces œuvres m’ont permis de casser le rythme, malgré leur symétrie, leur répétition leur tailles uniformes. 

   

L’étude de l’effet de la lumière et la place de chaque chose. 

  

À ce stade-ci de mon parcours, j’ai découvert un attrait particulier pour la lumière et les ombres résultant de l’aspect tridimensionnel de mes œuvres. Dans ce but, j’intègre des pièces de différentes tailles et la sculpture m’inspire de plus en plus. 

Je cherche pour cette raison à ne pas surcharger mes compositions, parce que la lumière qui se dépose sur les reliefs de différentes hauteurs (et leurs ombres inhérentes) amène une dimension importante dans l’œuvre. Ce sont des parties de l’œuvre qui sont à considérer. J’observe les effets naturels qui surviennent dans l’œuvre et je tente d’accentuer leur capacité à se muer avec l’ambiance. Je travaille dans des éclairages différents, parfois avec une lampe de poche, et je sais que l’œuvre est dépendante de son habitat. Selon l’endroit où elle se trouve, l’œuvre révèle ses multiples facettes. 

Trouver la place exacte de chaque élément, alors que je sais que je suis moi-même en quête de ma place et de mon statut d’artiste, est également une préoccupation de plus en plus présente dans mon travail. Cela se traduit par une symétrie et une géométrie plus poussées et plus calculées où rien n’est laissé au hasard. Si l’aspect du calcul a toujours fait partie de mes œuvres, il se déploie maintenant avec encore plus de force, de rigueur et de rigidité. La quête de l’assemblage est plus complexe et les vides perdent tout caractère arbitraire. 

Le kaléidoscope me vient souvent en tête pour expliquer cette étape de mon processus. L’œuvre change en effet tout autant selon son angle d’approche que sous l’effet de la lumière. L’œuvre peut ainsi être abordée dans n’importe quel sens. Il n’y a d’ailleurs pas de signature sur le devant, et cela permet une appropriation plus complète de mon art par leur propriétaire. Je suis plutôt intéressée à me promener autour de l’œuvre, un peu comme les architectes ou les designers, qui passent de tous les côtés, regardent partout et ne se limitent jamais à la seule façade.

Les verbes évocateurs de « corder », « classer », « ranger », etc. ont toujours été une traduction de l’aspect compulsif de ma personnalité. Ils permettent de produire un art en accord avec mon attitude, ma discipline, ma rigueur et mon assiduité à me rappeler où se trouvent tous les moindres objets de mon environnement. 

   

L’inspiration 

  

L’inspiration de mon art émane de trois bassins :

1. Il y a bien entendu moi, seule, en tant qu’individu, en tant que femme et humaine, avec différents enjeux, d’où l’aspect thérapeutique. Depuis le tout début, l’idée de la thérapie est là, s’illustrant dans la répétition inlassable et le besoin de manipuler engendré par le trouble obsessionnel compulsif et les troubles alimentaires, canalisés dans l’œuvre. Au début, ce sens était présent, mais beaucoup moins ressenti. À présent, cette question survient : quel est le sens de la démarche ? Et cette question, peu à peu, fait en sorte d’éloigner l’aspect thérapeutique et laisse place à autre chose. La pratique se transforme peu à peu, pour sortir du médical. Est-ce encore de l’art-thérapie ? Ce le sera toujours pour moi. L’art, en fait, n’est-il pas toujours une thérapie ? 

2. Il y a également la tâche domestique et les petits travaux, associés à moi qui ai été la mère de jeunes enfants : le bricolage, la routine, les petits soins et « l’art de la maison ». J’utilise des matières faciles d’accès, communes et que l’on retrouve dans la vie quotidienne (des papiers de chocolat, de biscuits, etc.) font entrer l’ordinaire « dans » l’art. Je peux trouver le papier partout et cela donne une accessibilité à la création. J’éprouve aussi une fascination pour les métiers d’arts, la dentelle, le maillage, le tressage, les « petites mains ». Les petits travaux réguliers et patients, à la manière des perleuses et des brodeuses... J’aime toucher la fibre et le papier lui-même. Je transpose ces différentes tâches dans les œuvres, en y ajoutant de l’esthétisme, ce qui déjoue leur aspect monotone. Je fais en quelque sorte un pied de nez à la tâche. La rigueur et les séries prennent ici un sens qui traduit la répétitive construction de pièces unitaires, dont le nombre évoque parfois la contrainte de la tâche obligée. Mes œuvres sont impossibles à créer rapidement. Le processus est intéressant, mais parfois, à la mesure de la quantité de pièces requise pour chaque œuvre, elles deviennent une sorte de tâche. 

3. Enfin, il y a l’aspect académique : ma formation en design d’intérieur, en dessin de bâtiments et en arts. Mon attrait pour l’architecture et ses différents instruments de mesure et de calcul est omniprésent, qu’il s’agisse de l’équerre ou du compas, par exemple, permettant de tracer des marques au millimètre près. Tout est extrêmement précis.

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